Tout a commencé avec un royaume
Lorsque j'ai écrit la première aventure de Rose, j'avais évidemment besoin d'un décor.
Il y avait un château. Des forêts. Des chemins. Des créatures. Des endroits à traverser.
Puis j'ai commencé à écrire la suite.
Et là, petit problème.
Mon décor avait désormais un passé.
Une géographie.
Des habitants.
Des distances.
Des légendes.
Et surtout, une fâcheuse tendance à me poser des questions auxquelles je n'avais absolument pas pensé quelques mois plus tôt.
Si Rose se rend à tel endroit, combien de temps lui faut-il pour y aller ?
Qu'y a-t-il entre les deux ?
Si cette créature vit ici, pourquoi ici précisément ?
Depuis combien de temps ?
Si les habitants racontent cette histoire depuis des générations, d'où vient-elle ?
Et si j'ajoute aujourd'hui un nouveau lieu sur la carte… est-ce que je ne vais pas me retrouver, dans trois tomes, à me demander pourquoi mes personnages ne sont jamais passés devant ?
Bref.
J'avais créé un royaume.
Il fallait maintenant assumer.
Le lecteur n'a pas besoin de tout savoir
C'est probablement la partie la plus étrange.
Une grande majorité des réponses que je cherche ne seront jamais écrites dans les livres.
Et c'est volontaire.
Un enfant n'a pas besoin de connaître trois siècles d'histoire du royaume pour suivre Rose dans ses aventures. Il n'a pas besoin de savoir précisément combien de kilomètres séparent deux lieux. Ni de connaître l'arbre généalogique d'un personnage rencontré pendant six pages.
En revanche, moi, j'ai besoin de le savoir.
Parce que si je connais mon monde, mes personnages peuvent y évoluer naturellement.
Et surtout, je limite les risques qu'un jour Rose mette une journée à parcourir une distance qu'elle avait franchie en deux heures dans le tome précédent.
Ce qui serait légèrement gênant.
Chaque nouveau livre agrandit le précédent
C'est quelque chose que je découvre particulièrement avec l'écriture du deuxième tome.
Je pensais écrire une nouvelle aventure.
En réalité, je suis aussi en train d'agrandir le Royaume des Quatre Forêts.
De nouveaux lieux apparaissent. Certaines légendes prennent de l'importance. Des morceaux d'histoire commencent à se répondre. Des détails du premier livre deviennent parfois les fondations de quelque chose de beaucoup plus grand.
Et forcément, chaque nouvelle idée entraîne son petit cortège de questions.
Parce qu'une idée ne peut pas simplement être jolie.
Elle doit avoir une place.
Si j'ajoute un lieu, il faut savoir où il se trouve.
Si j'ajoute une légende, il faut savoir depuis quand elle existe.
Si j'évoque un événement ancien, il faut vérifier qu'il correspond à la chronologie.
Si un personnage connaît quelque chose, il faut se demander comment il l'a appris.
Et parfois, une toute petite idée parfaitement innocente peut m'envoyer dans deux heures de réflexion sur l'histoire politique d'un royaume imaginaire destiné à des enfants de cinq ans.
Tout va bien.
Et puis il y a la carte…
Ah, la carte.
Au départ, elle devait surtout permettre de visualiser les aventures de Rose.
Elle est progressivement devenue mon meilleur garde-fou.
À mesure que l'univers grandit, je dois savoir où placer les nouveaux lieux, comment ils communiquent entre eux, ce que Rose a déjà traversé et quelles parties du royaume restent encore inconnues.
Et j'aime justement l'idée que tout ne soit pas encore rempli.
Il reste des endroits sur cette carte dont je ne sais presque rien.
Je pourrais décider aujourd'hui de ce qui s'y cache.
Mais je préfère parfois ne pas le faire.
Parce que construire un univers, ce n'est pas forcément tout prévoir dès le départ. C'est aussi laisser suffisamment d'espace pour pouvoir encore être surprise par lui.

À gauche, mes premières réflexions. À droite, le résultat. Et oui : plus mon royaume devient complexe, plus mes croquis ressemblent apparemment à des patates.
Une chronologie que personne ne verra probablement jamais
Il y a aussi un autre document qui commence doucement à prendre des proportions inquiétantes : ma chronologie.
Qui était là avant qui ?
Combien de temps s'est écoulé ?
Quel âge avait ce personnage lorsque cet événement s'est produit ?
Est-il possible qu'il ait connu celui-ci ?
Combien de générations nous séparent de cette époque ?
Autant de questions auxquelles un lecteur de six ans ne me demandera probablement jamais de répondre.
Enfin, j'espère.
Parce que certains enfants sont redoutables avec les incohérences.
Mais toutes ces réponses me permettent surtout de semer de petits éléments dans les histoires sans avoir à inventer leur explication au moment où j'en aurai besoin.
Écrire ce qui ne sera jamais écrit
Je crois que c'est finalement l'une des choses qui me plaît le plus dans la création de cette série.
Imaginer tout ce qui existe derrière l'histoire visible.
Un livre ressemble un peu à une maison.
Le lecteur voit les pièces, les fenêtres, les couleurs sur les murs.
Il ne voit pas les fondations.
Pourtant, sans elles, tout le reste tient beaucoup moins bien.
Alors je dessine des cartes.
Je déplace des lieux.
Je compte des années.
Je change l'âge de personnages qui n'existent même pas.
Je crée des événements dont je n'écrirai peut-être jamais l'histoire.
Je supprime de très bonnes idées parce qu'elles ne fonctionnent finalement pas avec ce qui existe déjà.
Et parfois, après plusieurs heures de réflexion, je modifie…
une phrase.
Une toute petite phrase dans un livre pour enfants.
Personne ne saura probablement tout ce qu'il y avait derrière.
Mais moi, je le saurai.
Et j'espère surtout qu'en tournant les pages, les enfants auront simplement l'impression que ce royaume existe quelque part.
Qu'ils pourraient prendre un autre chemin que Rose et découvrir encore autre chose.
Parce qu'au fond, c'est peut-être ça que j'essaie de construire, livre après livre :
des histoires pour les enfants, dans un monde où ils auront envie de revenir.